{"id":115,"date":"2011-03-01T06:55:12","date_gmt":"2011-03-01T06:55:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/?page_id=115"},"modified":"2011-03-01T08:01:11","modified_gmt":"2011-03-01T08:01:11","slug":"letreinte-fugitive-extrait","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/extraits\/letreinte-fugitive-extrait","title":{"rendered":"L&#8217;\u00c9treinte Fugitive: Extrait"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.danielmendelsohn.com\/spacer.png\" width=\"350\" height=\"25\" style=\"margin: 0px;\"\/><\/p>\n<table width=\"835\" border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tr>\n<td width=\"113\" valign=\"top\">&nbsp;<\/td>\n<td width=\"609\" valign=\"top\">\n<div class=\"box\">\n<p class=\"title\" style=\"text-align:center\">de<em> L&#8217;\u00c9TREINTE FUGITIVE<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.danielmendelsohn.com\/spacer.png\" width=\"350\" height=\"20\" style=\"margin: 0px;\"\/><\/p>\n<p><span class=\"firstcharacter\">L<\/span>a premi\u00e8re fois que j&#8217;ai fait l&#8217;exp\u00e9rience de d\u00e9sirer un autre homme dont je savais qu&#8217;il me d\u00e9sirait aussi, c&#8217;\u00e9tait \u00e0 l&#8217;universit\u00e9, et j&#8217;ai march\u00e9 sans but pendant des heures, un jour il y a bien longtemps, pour le suivre. Nous avions tous les deux dix-neuf ans et je n&#8217;ai jamais su son nom. Il attendait \u00e0 l&#8217;autre bout du cimeti\u00e8re du campus, \u00e0 un endroit o\u00f9 les tombes se distinguent \u00e0 peine des bois.<\/p>\n<p>C&#8217;\u00e9tait dans une universit\u00e9 du Sud ; ces bois \u00e9taient denses, charg\u00e9s de plantes grimpantes et peupl\u00e9s d&#8217;arbres qu&#8217;on ne trouvait pas dans les banlieues de Long Island, o\u00f9 j&#8217;avais grandi. C&#8217;\u00e9tait un dr\u00f4le d&#8217;endroit o\u00f9 se retrouver pour quelqu&#8217;un comme moi. J&#8217;\u00e9tais venu l\u00e0, \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 nich\u00e9e dans les contreforts du Blue Ridge, parce que j&#8217;avais aim\u00e9, au lyc\u00e9e, un gar\u00e7on qui venait de cet \u00c9tat, un gar\u00e7on qui m&#8217;avait rejet\u00e9 lorsqu&#8217;il avait compris que je le d\u00e9sirais ; je pensais qu&#8217;en allant l\u00e0-bas, \u00e0 l&#8217;endroit d&#8217;o\u00f9 il venait, je pourrais le retrouver, d&#8217;une certaine fa\u00e7on, absorber une partie de lui. Je pensais qu&#8217;\u00eatre dans cet endroit, avec ses collines et ses \u00e9levages de chevaux, et la cr\u00eate bleut\u00e9e et brumeuse de la cha\u00eene de montagnes au loin, me permettrait enfin de d\u00e9couvrir qui \u00e9tait ce gar\u00e7on. Le fait que j&#8217;avais choisi des universit\u00e9s du Sud avait paru \u00e9trange aux gens avec qui j&#8217;avais grandi ; personne d&#8217;autre parmi les cinq cents adolescents de ma classe d&#8217;\u00e2ge au lyc\u00e9e n&#8217;avait m\u00eame pos\u00e9 sa candidature l\u00e0-bas ; le Sud, pensait-on, \u00e9tait hostile aux Juifs. \u00c0 Long Island, le Sud exigeait qu&#8217;on donne des explications. Bien entendu, je ne pouvais pas leur dire que j&#8217;allais l\u00e0-bas \u00e0 cause d&#8217;un gar\u00e7on aux cheveux d&#8217;un blond \u00e9clatant, et je me contentais donc d&#8217;observer que l&#8217;universit\u00e9 que j&#8217;avais choisie avait un d\u00e9partement d&#8217;anglais r\u00e9put\u00e9. On avait toujours suppos\u00e9 que je ferais des \u00e9tudes de litt\u00e9rature ; les gens semblaient s&#8217;en satisfaire.<\/p>\n<p>Mais quoi que j&#8217;aie pu dire, \u00e0 eux et \u00e0 moi-m\u00eame, je me suis rapidement senti chez moi l\u00e0-bas, contre toute attente. J&#8217;allais \u00e0 des f\u00eates fr\u00e9quent\u00e9es par des gar\u00e7ons aux cheveux blonds et aux corps tellement amincis que leurs pantalons kaki et leurs chemises en Oxford rose \u00e0 col boutonn\u00e9 flottaient autour d&#8217;eux comme des drapeaux, tandis qu&#8217;ils parlaient des endroits d&#8217;o\u00f9 ils venaient, des endroits que chacun d&#8217;eux connaissait, mais qui avaient pour moi des sonorit\u00e9s \u00e9tranges et magnifiques, pour moi qui avais grandi dans un endroit qui n&#8217;existait pas un mois avant ma naissance. Ils parlaient de villes o\u00f9 leurs familles avaient v\u00e9cu depuis dix g\u00e9n\u00e9rations. Je me rendais dans leurs maisons, des maisons qui avaient des cimeti\u00e8res de famille sur la propri\u00e9t\u00e9 m\u00eame, je voyais au-dessus des manteaux de chemin\u00e9e les portraits de beaux soldats morts, portant les uniformes d&#8217;une nation vaincue, je comprenais que pour les femmes (que je ne d\u00e9sirais pas, mais dont la beaut\u00e9 soign\u00e9e avait toujours un effet sur moi) les r\u00e8gles \u00e9labor\u00e9es de la beaut\u00e9 et des mani\u00e8res en soci\u00e9t\u00e9 qu&#8217;elles appliquaient aux autres \u00e0 peine plus durement qu&#8217;\u00e0 elles-m\u00eames n&#8217;\u00e9taient pas d\u00e9tachables du reste de leurs vies, mais \u00e9taient plut\u00f4t, comme les maisons et les noms qu&#8217;elles transmettaient, des moyens d&#8217;affirmer qui elles \u00e9taient, \u00e0 quelle culture et \u00e0 quelle histoire elles appartenaient. C&#8217;\u00e9tait l\u00e0 une culture que je pouvais comprendre, une culture qui avait cr\u00e9\u00e9 une \u00e9pop\u00e9e romantique \u00e0 partir d&#8217;une grande d\u00e9faite, une civilisation qui avait su endurer la perte et des privations r\u00e9elles parce qu&#8217;elle croyait en son propre mythe d&#8217;une beaut\u00e9 perdue, dont la possession, aussi br\u00e8ve et aussi lointaine f\u00fbt-elle, avait \u00e9lev\u00e9 les exquis et d\u00e9liquescents vaincus au-dessus des vulgaires et pratiques vainqueurs. C&#8217;\u00e9tait une fable que j&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 entendue, assis sur les genoux de mon grand-p\u00e8re, pendant qu&#8217;il me parlait de sa famille, une famille de beaut\u00e9s d\u00e9licates transform\u00e9es en victimes par la guerre, par la pauvret\u00e9 inattendue, par les manoeuvres cyniques de parents plus pratiques, moins nobles ; et c&#8217;\u00e9tait une fable que j&#8217;allais inconsciemment rechercher l\u00e0, \u00e0 l&#8217;universit\u00e9, en \u00e9tudiant les Grecs, une autre nation vaincue qui s&#8217;\u00e9tait accroch\u00e9e, dans la mis\u00e8re, \u00e0 la croyance en sa sup\u00e9riorit\u00e9 sur ses vainqueurs. Graecia capta ferum victorem cepit et artes \/ intulit agresti Latio\u2026, a \u00e9crit le po\u00e8te Horace : \u00ab La Gr\u00e8ce captive a conquis son brutal envahisseur et a apport\u00e9 les arts dans l&#8217;Italie sauvage. \u00bb La culture sudiste, je m&#8217;en apercevais, avait du sens pour moi.<\/p>\n<p>J&#8217;\u00e9tais donc l\u00e0 dans ce cimeti\u00e8re pr\u00e8s du bois si dense, \u00e0 regarder fixement ce gar\u00e7on. Je l&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 vu. Sur le campus, dans des salles de classe, dans des f\u00eates, il apparaissait comme une illusion d&#8217;optique, ou comme le sympt\u00f4me d&#8217;une nouvelle et \u00e9trange maladie de l&#8217;oeil, ne semblant exister qu&#8217;\u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de mon champ de vision, se faufilant hors d&#8217;une salle de conf\u00e9rence \u00e0 l&#8217;instant o\u00f9 j&#8217;y entrais (ce qui se produisit une apr\u00e8s-midi, je m&#8217;en souviens tr\u00e8s nettement, au d\u00e9but d&#8217;un \u00e9t\u00e9 br\u00fblant, alors que l&#8217;ann\u00e9e scolaire finissait, je suis entr\u00e9 dans l&#8217;une de ces salles pour assister \u00e0 la derni\u00e8re s\u00e9ance d&#8217;un cours qui portait sur la Com\u00e9die de Dante, un cours durant lequel le professeur \u2013 un homme de haute taille, qui ne semblait pas \u00e0 l&#8217;aise dans son corps anguleux, et dont les \u00e9tudiants polis et bien r\u00e9cur\u00e9s trouvaient dr\u00f4les les gesticulations amples et clownesques, trop jeunes qu&#8217;ils \u00e9taient pour reconna\u00eetre la tristesse quand ils \u00e9taient confront\u00e9s \u00e0 elle ; un homme qui n&#8217;\u00e9tait pas italien, en fait, mais hongrois, un r\u00e9fugi\u00e9 politique qui avait fini, de mani\u00e8re improbable, dans cette ville du Sud o\u00f9 il faisait bon vivre \u2013 le professeur m&#8217;a dit, quand je lui ai demand\u00e9 pourquoi on consid\u00e9rait comme un ch\u00e2timent l&#8217;\u00e9treinte \u00e9ternelle de Paolo et de Francesca, les amants adult\u00e8res, puisque c&#8217;est \u00e0 cette \u00e9treinte m\u00eame qu&#8217;ils aspiraient, que \u00ab certains plaisirs, \u00e0 force d&#8217;\u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, commencent \u00e0 ressembler \u00e0 la souffrance \u00bb), ou bien se d\u00e9pliant depuis la chaise en plastique \u00e9troite de la biblioth\u00e8que au moment pr\u00e9cis o\u00f9 je passais, m&#8217;avan\u00e7ant silencieusement entre les rayonnages comme si ce que je cherchais \u00e9tait un livre. C&#8217;\u00e9tait dans la biblioth\u00e8que que je l&#8217;avais vu le plus souvent et chaque fois que je l&#8217;y croisais, pour le voir partir quelques secondes plus tard, je ne manquais pas d&#8217;exprimer de fa\u00e7on ostentatoire la d\u00e9ception de n&#8217;avoir pas trouv\u00e9 le volume que j&#8217;\u00e9tais cens\u00e9 chercher. Je faisais un grand geste impatient en direction d&#8217;un espace vide imaginaire sur une \u00e9tag\u00e8re, ou bien je secouais la t\u00eate comme si j&#8217;avais \u00e9t\u00e9 sid\u00e9r\u00e9 par l&#8217;incomp\u00e9tence des biblioth\u00e9caires. \u00c0 l&#8217;\u00e9poque o\u00f9 tout cela avait lieu, quand j&#8217;avais dix-neuf ou vingt ou vingt et un ans, j&#8217;aurais pu me convaincre moim\u00eame que tout ce cirque ne visait qu&#8217;\u00e0 tromper les autres \u2013 des gens qui auraient pu avoir une connaissance secr\u00e8te, cach\u00e9e, bien \u00e0 eux (condisciples plus \u00e2g\u00e9s, professeurs), et qui auraient \u00e0 coup s\u00fbr devin\u00e9 les mobiles de mes gestes furtifs \u00e0 travers ces kilom\u00e8tres de livres. Mais aujourd&#8217;hui je n&#8217;en suis plus tr\u00e8s s\u00fbr.<\/p>\n<p>Ce dont je me suis rendu compte, m\u00eame \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, c&#8217;est que, apr\u00e8s quelques mois de ces rencontres apparemment dues au hasard, j&#8217;avais d\u00e9velopp\u00e9 un v\u00e9ritable tic d\u00e9ambulatoire. Chaque fois que j&#8217;entrais ou que je sortais d&#8217;une salle de classe ou d&#8217;un r\u00e9fectoire, je ralentissais soudain mes pas, comme on passerait un film au ralenti, afin de mieux fixer le moment pr\u00e9cis o\u00f9 ce gar\u00e7on grand et inconnu \u2013 dont les amis n&#8217;\u00e9taient pas mes amis, dont la m\u00e8che de cheveux sombres tombant sur un oeil, toujours le m\u00eame, \u00e9tait une vision qui me coupait le souffle, me laissant \u00e0 la fois extatique et mis\u00e9reux \u2013 allait soudain appara\u00eetre.<\/p>\n<p>Je savais qu&#8217;il savait que je l&#8217;observais. Au printemps de ma deuxi\u00e8me ann\u00e9e, il y eut un d\u00e9but de soir\u00e9e au cours de laquelle je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 une f\u00eate dans un jardin satur\u00e9 de l&#8217;odeur d&#8217;oignon frais des fleurs de magnolia qui avaient \u00e9t\u00e9 pi\u00e9tin\u00e9es. Sous les arbres, on voyait des duos et des trios d&#8217;\u00e9tudiants, leurs voix d\u00e9form\u00e9es par l&#8217;alcool et l&#8217;attente du sexe. De l\u00e0 o\u00f9 j&#8217;\u00e9tais assis, sur un banc presque cach\u00e9 par des buissons bas pr\u00e8s d&#8217;un mur qui serpentait, je pouvais me concentrer, sans \u00eatre vu, sur un groupe de trois personnes. Il y avait deux gar\u00e7ons et une fille qui me tournait le dos. Elle portait une robe blanche \u00e9crue ; des m\u00e8ches blondes flottaient sur son cou rose et humide. Sous une de ses chaussures couleur cr\u00e8me saillait la pointe d&#8217;un noeud papillon en soie noire, telle une langue malade sous une l\u00e8vre p\u00e2le. L&#8217;un des gar\u00e7ons \u00e9tait agenouill\u00e9 et faisait semblant de supplier, tirant sur la langue noire : quoi qu&#8217;ait pu \u00eatre le jeu, il \u00e9tait clair qu&#8217;elle avait gagn\u00e9. Alors qu&#8217;il \u00e9tait pench\u00e9 pour r\u00e9cup\u00e9rer le noeud papillon, il a soudain lev\u00e9 les yeux, droit vers moi. C&#8217;\u00e9tait lui, de toute \u00e9vidence. Ses yeux n&#8217;avaient aucune couleur particuli\u00e8re \u2013 sombres sans \u00eatre vraiment marron, une couleur d&#8217;algues plut\u00f4t, quand elles sont encore mouill\u00e9es par la mer. Ces yeux et les miens se sont fix\u00e9s avec une telle force que vous auriez pu entendre le clic.<\/p>\n<p>Tout cela n&#8217;a dur\u00e9 que quelques secondes, mais c&#8217;\u00e9tait suffisant ; au moment o\u00f9 nous nous \u00e9tions regard\u00e9s, il y avait eu une parfaite complicit\u00e9 entre nous, aussi claire que si nous avions parl\u00e9. Apr\u00e8s \u00e7a, il s&#8217;est soudain redress\u00e9, m&#8217;a tourn\u00e9 le dos et a tendu le noeud papillon \u00e0 son ami. Mais le geste \u00e9tait mou; toute la dr\u00f4lerie de leur jeu avait disparu. Moi seul, j&#8217;\u00e9tais satisfait, parce que j&#8217;avais compris qu&#8217;un nouveau jeu venait de commencer et que lui et moi \u00e9tions les seuls \u00e0 y jouer.<\/p>\n<p>Six mois plus tard, il se tenait \u00e0 la lisi\u00e8re d&#8217;un cimeti\u00e8re dont les pierres tombales \u00e0 l&#8217;abandon penchaient au-dessus de la boue du mois d&#8217;octobre, comme des dents tordues sur de mauvaises gencives. C&#8217;\u00e9tait le moment de l&#8217;ann\u00e9e o\u00f9 les examens du milieu de semestre ont lieu, mais personne n&#8217;avait jamais \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait s\u00fbr que ce f\u00fbt \u00e0 cause de \u00e7a ou bien parce qu&#8217;en cette saison la pluie tombait sans cesse et que le ciel avait perdu son soleil, que des g\u00e9n\u00e9rations d&#8217;\u00e9tudiants, plut\u00f4t de premi\u00e8re ann\u00e9e, avaient baptis\u00e9 ces automnes humides du Shenandoah \u00ab le temps du suicide \u00bb. Partout, il y avait de la boue : sur les chemins aux motifs de briques tr\u00e8s \u00e9labor\u00e9s qui vous conduisaient vers les b\u00e2timents n\u00e9o-classiques de brique et de pl\u00e2tre o\u00f9 avaient lieu les cours, sur le sol des dortoirs et des r\u00e9fectoires. La boue recouvrait vos chaussures, l\u00e9chant vos chaussettes \u00e0 travers les semelles, collant \u00e0 l&#8217;ourlet de votre pantalon. Nous autres, frais \u00e9moulus du lyc\u00e9e, nous pensions que \u00ab le temps du suicide \u00bb \u00e9tait une plaisanterie jusqu&#8217;\u00e0 ce que, \u00e0 la fin de cette premi\u00e8re moiti\u00e9 de l&#8217;automne, un \u00e9tudiant de deuxi\u00e8me ann\u00e9e qui logeait dans un dortoir du nom de Bonnycastle \u2013 ou peut-\u00eatre \u00e9tait-ce dans le dortoir voisin, celui o\u00f9 se trouvait la station de radio des \u00e9tudiants, dont j&#8217;\u00e9tais le DJ de six heures \u00e0 neuf heures du matin \u2013 se tire un coup de fusil dans la t\u00eate apr\u00e8s les examens. Nos plaisanteries sont devenues circonspectes et nous avons travaill\u00e9 plus dur.<\/p>\n<p>J&#8217;\u00e9tais venu au cimeti\u00e8re pour accomplir une mission \u00e0 laquelle je ne trouvais rien de macabre, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque \u2013 un devoir donn\u00e9 par un professeur de litt\u00e9rature classique. C&#8217;\u00e9tait un homme encore jeune, mais d\u00e9j\u00e0 rat\u00e9, qui portait des pantalons kaki aux plis impeccables et des vestes en tweed avec des pi\u00e8ces bien visibles aux coudes, comme si elles avaient pu le prot\u00e9ger contre les indignit\u00e9s des proc\u00e9dures pour obtenir un poste. Jeunes comme nous l&#8217;\u00e9tions, ceux d&#8217;entre nous qui assistions deux fois par semaine \u00e0 son s\u00e9minaire de prose grecque de deuxi\u00e8me ann\u00e9e pour lire l&#8217;\u00e9l\u00e9gant et vain discours de d\u00e9fense de Socrate savions que ce professeur \u00e9tait en quelque sorte un rat\u00e9, et cette connaissance nous rendait parfois cruels ; quand nous murmurions, au cours de notre progression p\u00e9nible dans la lecture de l&#8217;Apologie de Platon, ce n&#8217;\u00e9tait pas seulement pour traduire le grec. Cet homme \u2013 que je n&#8217;aimais pas \u00e0 l&#8217;\u00e9poque et qui est mort depuis, encore assez jeune, faisant don de sa biblioth\u00e8que aux \u00e9tudiants de troisi\u00e8me cycle de l&#8217;universit\u00e9 o\u00f9, pure co\u00efncidence, j&#8217;allais faire ma th\u00e8se de litt\u00e9rature classique et o\u00f9, sous l&#8217;effet d&#8217;une \u00e9motion complexe que mes condisciples ne pouvaient partager, j&#8217;ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9, pas moins avide en d\u00e9pit de ma culpabilit\u00e9 secr\u00e8te, le lot de livres qui m&#8217;\u00e9taient allou\u00e9s (l&#8217;Olympia de Drees, Fr\u00e4nkel sur Horace) \u2013, cet homme nous avait donn\u00e9 pour mission de localiser une tombe. C&#8217;\u00e9tait la s\u00e9pulture d&#8217;un \u00e9minent sp\u00e9cialiste de litt\u00e9rature classique qui avait v\u00e9cu au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, dont l&#8217;\u00e9pitaphe, nous avait-on dit, \u00e9tait un vers d&#8217;une trag\u00e9die. Nous devions trouver la tombe et copier l&#8217;\u00e9pitaphe ; puis la traduire. Je n&#8217;arrive pas \u00e0 me souvenir \u00e0 pr\u00e9sent s&#8217;il y avait une r\u00e9compense \u00e0 la cl\u00e9.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai vu aucun de mes camarades de classe fouiller dans le cimeti\u00e8re ce samedi apr\u00e8s-midi-l\u00e0, comme je le faisais moi, luttant avec le lierre \u00e0 l&#8217;odeur de m\u00e9dicament qui \u00e9tait coll\u00e9 aux pierres tombales et laissait des petites marques brunes sur la pierre quand on finissait par l&#8217;\u00e9carter. \u00c0 l&#8217;\u00e9poque, la requ\u00eate du professeur m&#8217;a sans doute paru moins \u00e9trange qu&#8217;\u00e0 mes trois camarades du cours de grec interm\u00e9diaire. J&#8217;\u00e9tais, \u00e0 ce moment-l\u00e0, d\u00e9j\u00e0 habitu\u00e9 aux tombes. Quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, j&#8217;avais pass\u00e9 l&#8217;\u00e9t\u00e9 \u00e0 arracher le lierre recouvrant les pierres tombales de membres de ma famille dans des cimeti\u00e8res tr\u00e8s diff\u00e9rents de celui-ci, dans les vastes cimeti\u00e8res juifs surpeupl\u00e9s qui forment une immense, presque pharaonique, n\u00e9cropole \u00e0 cheval sur la fronti\u00e8re s\u00e9parant Brooklyn du Queens. Mount Judah, Cypress Hills : j&#8217;ai fini par conna\u00eetre la provenance biblique et classique de ces noms, mais jusque-l\u00e0 ils m&#8217;avaient sembl\u00e9 des l\u00e9gendes appropri\u00e9es aux images qu&#8217;ils \u00e9voquaient. Des arbres indiff\u00e9rents et des pierres mortes \u00e9taient tout ce qu&#8217;il y avait \u00e0 voir l\u00e0-bas. Pourtant, dans la profusion enchev\u00eatr\u00e9e de ces pierres hautes et \u00e9troites, adressant d\u00e9sormais leurs \u00e9loges fun\u00e8bres bilingues aux gaz d&#8217;\u00e9chappement des voitures qui passaient, c&#8217;\u00e9tait comme si on avait pu apercevoir l&#8217;ombre des vies compartiment\u00e9es que ces morts avaient v\u00e9cues. Comme avait v\u00e9cu, par exemple, la soeur de mon grand-p\u00e8re, morte en 1923 \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de vingt-six ans, une semaine (disait la l\u00e9gende) avant son mariage. Il y a un monument qui lui est d\u00e9di\u00e9 l\u00e0-bas, au fond de notre grande concession familiale. Il est en granit gris et a la forme d&#8217;un tronc d&#8217;arbre dont quelques branches naissantes au sommet auraient \u00e9t\u00e9 coup\u00e9es brutalement, \u00e0 deux t\u00eates environ au-dessus de celle d&#8217;un homme de taille normale. Au niveau du regard, dans une sorte de turgescence form\u00e9e par deux branches sculpt\u00e9es a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e une plaque de porcelaine ovale ; sur elle a \u00e9t\u00e9 fix\u00e9e la photographie de cette jeune femme. C&#8217;est la m\u00eame image que celle qui se trouvait, dans un format bien plus grand, dans l&#8217;appartement du Bronx de mon grand-p\u00e8re, jusqu&#8217;\u00e0 ce que les protestations de sa fille, \u00e0 l&#8217;adolescence, le poussent \u00e0 la d\u00e9crocher (\u00ab Pourquoi toujours des photos des morts ? \u00bb s&#8217;\u00e9tait plaint ma m\u00e8re). Dans une pose de trois quarts qui soulignait au mieux ses fameux grands yeux sombres et la ligne \u00e9douardienne de sa m\u00e2choire arrondie, ma grand-tante, qui est de plus de dix ans ma cadette sur cette photo au moment o\u00f9 j&#8217;\u00e9cris, a l&#8217;air pensive, mais amus\u00e9e tout de m\u00eame \u2013 comme si elle avait su tout du long pour quelle raison elle avait pos\u00e9 et, au bout de compte, ne s&#8217;en \u00e9tait pas vraiment pr\u00e9occup\u00e9e. D\u00e9j\u00e0, \u00e0 un \u00e2ge pr\u00e9coce \u2013 onze, douze ans ? \u2013, j&#8217;avais \u00e9t\u00e9 attir\u00e9 par cette tombe, avec son iconographie surd\u00e9termin\u00e9e de beaut\u00e9 et de deuil, sa porcelaine intacte et sa pierre tronqu\u00e9e. M\u00eame si elle \u00e9tait toujours la derni\u00e8re sur la liste de celles que nous devions visiter chaque ann\u00e9e \u2013 d&#8217;autres chagrins, plus r\u00e9cents, avaient la priorit\u00e9 \u2013, c&#8217;\u00e9tait n\u00e9anmoins celle que j&#8217;examinais le plus avidement. Lentement, avec plaisir, mes doigts parcouraient les ondulations nettes des caract\u00e8res h\u00e9breux qui, par contraste avec ce visage ironique et \u00e9loquent, devaient rester muets jusqu&#8217;au jour o\u00f9 mon grand-p\u00e8re traduisit h\u00e2tivement pour moi la br\u00e8ve inscription dans la pierre \u2013 selon laquelle c&#8217;\u00e9tait la tombe d&#8217;une vierge, ha&#8217;betulah, d&#8217;une fille qui \u00e9tait morte avant son mariage. La pierre tombale ne pr\u00e9cisait pas ce que mon grand-p\u00e8re, qui me racontait scrupuleusement l&#8217;histoire et les mythes de sa famille, devait me dire par la suite bien des fois : que le mariage avait \u00e9t\u00e9 arrang\u00e9, que la mari\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 son riche cousin et qu&#8217;en \u00e9change il paierait la travers\u00e9e en bateau du reste de la famille, tr\u00e8s pauvre, vers l&#8217;Am\u00e9rique ; que la mari\u00e9e \u00e9tait grande et belle, que le mari\u00e9 \u00e9tait bossu et marqu\u00e9 par les cicatrices de la variole ; qu&#8217;apr\u00e8s la mort inattendue de la mari\u00e9e, sa jeune soeur avait \u00e9t\u00e9 contrainte d&#8217;\u00e9pouser le m\u00eame homme, pour acquitter la dette de sa famille \u00e0 elle envers sa famille \u00e0 lui ; que cette soeur allait, elle aussi, mourir tr\u00e8s jeune et tragiquement. Ces vies \u00e9taient chaotiques ; l&#8217;inscription dans la pierre maintient un certain d\u00e9corum.<\/p>\n<p>Des ann\u00e9es apr\u00e8s ces visites au cimeti\u00e8re, alors que j&#8217;\u00e9tais un \u00e9tudiant de troisi\u00e8me cycle me servant avec une certaine culpabilit\u00e9 de livres l\u00e9gu\u00e9s par l&#8217;autre professeur, bien moins aim\u00e9 que mon grand-p\u00e8re, j&#8217;allais faire une th\u00e8se sur la figure, entre autres, de \u00ab la jeune \u00e9pouse de la mort \u00bb dans la trag\u00e9die grecque \u2013 sur les filles qui (comme l&#8217;Antigone de Sophocle, par exemple) meurent juste avant le mariage, se sacrifiant pour leurs familles, pour leurs cit\u00e9s, pour leur honneur parfois. Je ne peux pas comprendre, \u00e0 pr\u00e9sent, comment je n&#8217;ai pas \u00e9tabli ce lien plus t\u00f4t. Et alors que je poursuivais inconsciemment la figure de ma belle Juive morte dans des textes pa\u00efens, transmis tout d&#8217;abord par des \u00e9rudits d&#8217;Alexandrie, puis par des moines grecs orthodoxes, j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire aussi sur la culture gay et j&#8217;ai donc pass\u00e9 beaucoup de temps \u00e0 regarder des images, \u00e0 lire des textes consacr\u00e9s \u00e0 des jeunes gens et des textes \u00e9crits par eux, essentiellement des hommes qui eux aussi \u00e9taient morts trop t\u00f4t : les beaux \u00ab Grecs \u00bb morts de notre \u00e8re. Mais c&#8217;est clairement bien plus t\u00f4t, bien avant que mon go\u00fbt pour la Gr\u00e8ce classique ou pour les autres hommes ne se soit \u00e9panoui \u2013 les deux sont li\u00e9s dans mon esprit, la culture pa\u00efenne et les actes pa\u00efens \u2013, que j&#8217;ai compris, pour la premi\u00e8re fois, l&#8217;attrait qui s&#8217;attache aux histoires de beaut\u00e9 et de disparition. C&#8217;est l\u00e0, dans le ghetto surpeupl\u00e9 des morts de l&#8217;immigration juive, que j&#8217;ai compris pour la premi\u00e8re fois le plaisir de d\u00e9chiffrer les r\u00e9cits, de d\u00e9nouer les significations secr\u00e8tes et satur\u00e9es des \u00e9critures sinueuses dans lesquelles elles avaient \u00e9t\u00e9 enroul\u00e9es.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai donc rien trouv\u00e9 d&#8217;\u00e9trange \u00e0 l&#8217;exercice que mon professeur de grec nous avait donn\u00e9 \u00e0 faire, ce jour-l\u00e0 en 1980. C&#8217;est juste apr\u00e8s avoir trouv\u00e9 l&#8217;inscription que je cherchais, en partie cach\u00e9e par la terre qui avait gonfl\u00e9 comme un pain \u00e0 la base de la pierre tombale, que j&#8217;ai vu le gar\u00e7on \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de ce cimeti\u00e8re de Virginie, et je savais qu&#8217;il attendait que je le suive.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/td>\n<td width=\"113\" valign=\"top\">&nbsp;<\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.danielmendelsohn.com\/spacer.png\" width=\"350\" height=\"25\" style=\"margin: 0px;\"\/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; de L&#8217;\u00c9TREINTE FUGITIVE La premi\u00e8re fois que j&#8217;ai fait l&#8217;exp\u00e9rience de d\u00e9sirer un autre homme dont je savais qu&#8217;il me d\u00e9sirait aussi, c&#8217;\u00e9tait \u00e0 l&#8217;universit\u00e9, et j&#8217;ai march\u00e9 sans but pendant des heures, un jour il y a bien longtemps, pour le suivre. Nous avions tous les deux dix-neuf ans et je n&#8217;ai jamais [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":57,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","template":"onecolumn-page.php","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-115","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/115","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=115"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/115\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":163,"href":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/115\/revisions\/163"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/57"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=115"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}