{"id":142,"date":"2011-03-01T07:37:00","date_gmt":"2011-03-01T07:37:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/?page_id=142"},"modified":"2011-03-04T22:01:09","modified_gmt":"2011-03-04T22:01:09","slug":"les-disparus-extrait","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.danielmendelsohn.com\/francaise\/extraits\/les-disparus-extrait","title":{"rendered":"Les Disparus: Extrait"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.danielmendelsohn.com\/spacer.png\" width=\"350\" height=\"25\" style=\"margin: 0px;\"\/><\/p>\n<table width=\"835\" border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tr>\n<td width=\"113\" valign=\"top\">&nbsp;<\/td>\n<td width=\"609\" valign=\"top\">\n<div class=\"box\">\n<p class=\"title\" style=\"text-align:center\">des <em>DISPARUS<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.danielmendelsohn.com\/spacer.png\" width=\"350\" height=\"10\" style=\"margin: 0px;\"\/><\/p>\n<p><span class=\"firstcharacter\">J<\/span>adis, quand j&#8217;avais six ou sept ou huit ans, il m&#8217;arrivait d&#8217;entrer dans une pi\u00e8ce et que certaines personnes se mettent \u00e0 pleurer. Les pi\u00e8ces o\u00f9 cela avait lieu se trouvaient, le plus souvent, \u00e0 Miami Beach, en Floride, et les personnes auxquelles je faisais cet \u00e9trange effet \u00e9taient, comme \u00e0 peu pr\u00e8s tout le monde \u00e0 Miami Beach au milieu des ann\u00e9es 1960, vieilles. Comme \u00e0 peu pr\u00e8s tout le monde \u00e0 Miami Beach \u00e0 l&#8217;\u00e9poque (du moins, me semblait-il alors), ces vieilles personnes \u00e9taient juives \u2013 des Juifs qui avaient tendance, lorsqu&#8217;ils \u00e9changeaient de pr\u00e9cieux potins ou parvenaient \u00e0 la fin longuement diff\u00e9r\u00e9e d&#8217;une histoire ou \u00e0 la chute d&#8217;une plaisanterie, \u00e0 parler en yiddish ; ce qui, bien entendu, avait pour effet de rendre la chute ou le point culminant de ces histoires incompr\u00e9hensible \u00e0 tous ceux d&#8217;entre nous qui \u00e9tions jeunes.<\/p>\n<p>Comme bien des r\u00e9sidents \u00e2g\u00e9s de Miami Beach \u00e0 cette \u00e9poque, ces gens vivaient dans des petites maisons ou des appartements qui, pour ceux qui n&#8217;y vivaient pas, paraissaient sentir l\u00e9g\u00e8rement le renferm\u00e9, et qui \u00e9taient en g\u00e9n\u00e9ral tr\u00e8s silencieux, sauf les soirs o\u00f9 retentissaient sur les postes de t\u00e9l\u00e9vision en noir et blanc les \u00e9missions de Red Skelton, de Milton Berle ou de Lawrence Welk. \u00c0 intervalles r\u00e9guliers, cependant, leurs appartements renferm\u00e9s et silencieux s&#8217;animaient des voix de jeunes enfants qui avaient pris l&#8217;avion depuis les banlieues de Long Island ou du New Jersey pour venir passer quelques semaines en hiver ou au printemps et voir ces vieux Juifs, \u00e0 qui on les pr\u00e9sentait, fr\u00e9tillants de g\u00eane et de maladresse, avant de les obliger \u00e0 embrasser leurs joues froides et parchemin\u00e9es.<\/p>\n<p>Embrasser les joues de vieux parents juifs ! On se contorsionnait, on grognait, on voulait courir jusqu&#8217;\u00e0 la piscine chauff\u00e9e en forme de haricot qui se trouvait derri\u00e8re la r\u00e9sidence, mais il fallait d&#8217;abord embrasser toutes ces joues qui, chez les hommes, avaient une odeur de cave, de lotion capillaire et de Tiparillos, et \u00e9taient h\u00e9riss\u00e9es de poils si blancs qu&#8217;on pouvait souvent les prendre pour des moutons de poussi\u00e8re (comme l&#8217;avait cru une fois mon fr\u00e8re, qui avait essay\u00e9 de retirer la touffe aga\u00e7ante pour se voir gifler sans m\u00e9nagement sur la t\u00eate) ; et, chez les vieilles femmes, avaient le vague ar\u00f4me de la poudre de maquillage et de l&#8217;huile de cuisine, et \u00e9taient aussi douces que les mouchoirs en papier \u00ab d&#8217;urgence \u00bb fourr\u00e9s au fond de leurs sacs, \u00e9cras\u00e9s l\u00e0 comme des p\u00e9tales \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des sels \u00e0 la violette, des emballages roul\u00e9s en boule de pastilles pour la toux et des billets froiss\u00e9s&#8230; Les billets froiss\u00e9s. Prends \u00e7a et garde-le pour Marlene jusqu&#8217;\u00e0 ce que je sorte, avait ordonn\u00e9 la m\u00e8re de ma m\u00e8re, que nous appelions Nana, \u00e0 mon autre grand-m\u00e8re, en lui tendant un petit sac en cuir rouge contenant un billet de vingt dollars tout frip\u00e9, un jour de f\u00e9vrier 1965, juste avant qu&#8217;ils la poussent dans une salle d&#8217;op\u00e9ration pour une chirurgie exploratoire. Elle venait d&#8217;avoir cinquante-neuf ans et elle ne se sentait pas bien. Ma grand-m\u00e8re Kay avait ob\u00e9i et pris le sac avec le billet froiss\u00e9, et, fid\u00e8le \u00e0 sa parole, elle l&#8217;avait donn\u00e9 \u00e0 ma m\u00e8re, qui le tenait encore dans ses mains, un certain nombre de jours plus tard, quand Nana, couch\u00e9e dans un cercueil en pin tout simple, avait \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9e au cimeti\u00e8re Mount Judah dans le Queens, au milieu d&#8217;une section qui appartient (comme vous en informe une inscription sur le portail en granit) \u00e0 la FIRST BOLECHOWER SICK BENEVOLENT ASSOCIATION. Pour \u00eatre enterr\u00e9 l\u00e0, il fallait appartenir \u00e0 cette association, ce qui signifiait que vous deviez \u00eatre n\u00e9 dans une petite ville de quelques milliers d&#8217;habitants, situ\u00e9e de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du monde dans une contr\u00e9e qui avait autrefois appartenu \u00e0 l&#8217;Autriche, puis \u00e0 la Pologne et \u00e0 bien d&#8217;autres pays ensuite, et appel\u00e9e Bolechow.<\/p>\n<p>Maintenant, il est vrai que la m\u00e8re de ma m\u00e8re \u2013 je jouais avec les lobes si doux de ses oreilles charg\u00e9es de grosses boucles en cristal jaune et bleu, quand j&#8217;\u00e9tais assis sur ses genoux dans le fauteuil \u00e0 grand dossier de la v\u00e9randa chez mes parents et, \u00e0 un moment donn\u00e9, je l&#8217;ai aim\u00e9e plus que n&#8217;importe qui d&#8217;autre, ce qui explique sans aucun doute pourquoi sa mort a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e9v\u00e9nement dont je garde des souvenirs pr\u00e9cis, m\u00eame s&#8217;il est vrai que ces souvenirs sont au mieux des fragments (le motif pisciforme et ondulant du carrelage sur les murs de la salle d&#8217;attente de l&#8217;h\u00f4pital ; ma m\u00e8re me disant quelque chose sur le ton de l&#8217;urgence, quelque chose d&#8217;important, m\u00eame s&#8217;il allait falloir quarante ann\u00e9es pour me souvenir finalement de ce que c&#8217;\u00e9tait ; une \u00e9motion complexe, faite de d\u00e9sir ardent, de peur et de honte ; le son de l&#8217;eau d&#8217;un robinet dans un lavabo) \u2013, la m\u00e8re de ma m\u00e8re n&#8217;\u00e9tait pas n\u00e9e \u00e0 Bolechow et \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 la seule de mes quatre grands-parents \u00e0 \u00eatre n\u00e9e aux \u00c9tats-Unis : fait qui, au sein d&#8217;un groupe de gens d\u00e9sormais disparu, lui avait autrefois donn\u00e9 un certain cachet. Mais son mari, beau et dominateur, mon grand-p\u00e8re, Grandpa, \u00e9tait n\u00e9 et parvenu \u00e0 la maturit\u00e9 \u00e0 Bolechow, lui, ses trois fr\u00e8res et ses trois s\u0153urs. Et c&#8217;est pour cette raison qu&#8217;il avait droit \u00e0 un emplacement dans cette section particuli\u00e8re du cimeti\u00e8re Mount Judah. Il y est, lui aussi, maintenant enterr\u00e9, avec sa m\u00e8re, deux de ses trois s\u0153urs, et un de ses trois fr\u00e8res. L&#8217;autre s\u0153ur, m\u00e8re f\u00e9rocement possessive d&#8217;un fils unique, a suivi ce fils dans un autre \u00c9tat et s&#8217;y trouve enterr\u00e9e. Des deux autres fr\u00e8res, l&#8217;un (du moins c&#8217;est ce qu&#8217;on nous avait toujours dit) avait eu le bon sens et l&#8217;anticipation d&#8217;\u00e9migrer avec sa femme et ses jeunes enfants de la Pologne \u00e0 la Palestine dans les ann\u00e9es 1930 et, r\u00e9sultat de cette sage d\u00e9cision, il avait \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9, le moment venu, en Isra\u00ebl. Le fr\u00e8re a\u00een\u00e9, qui \u00e9tait aussi le plus beau des sept fr\u00e8res et s\u0153urs, le plus ador\u00e9 et adul\u00e9, le prince de la famille, \u00e9tait venu jeune homme \u00e0 New York, en 1913. Mais, apr\u00e8s une ann\u00e9e maigre pass\u00e9e l\u00e0-bas chez une tante et un oncle, il avait d\u00e9cid\u00e9 qu&#8217;il pr\u00e9f\u00e9rait Bolechow. Et donc, apr\u00e8s une ann\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, il \u00e9tait rentr\u00e9 \u2013 un choix qu&#8217;il savait, puisqu&#8217;il avait fini par trouver le bonheur et la prosp\u00e9rit\u00e9, \u00eatre le bon. Il n&#8217;a pas de tombe du tout.<\/p>\n<p>CES VIEUX HOMMES et ces vieilles femmes qui, parfois, \u00e0 ma simple apparition se mettaient \u00e0 pleurer, ces vieilles personnes juives dont il fallait embrasser les joues, avec leurs bracelets de montre en faux alligator et leurs plaisanteries salaces en yiddish, et leurs lunettes \u00e0 montures en plastique noir, et le plastique jauni de leur proth\u00e8se auditive derri\u00e8re l&#8217;oreille, avec leurs verres remplis \u00e0 ras bord de whiskey, avec leurs crayons qu&#8217;ils vous offraient \u00e0 chaque fois qu&#8217;ils vous voyaient et qui portaient les noms de banques ou de concessions automobiles, avec leurs robes \u00e9vas\u00e9es en coton imprim\u00e9 et leurs trois rangs de perles en plastique blanc, et leurs boucles d&#8217;oreilles en cristal transparent, et leur vernis rouge qui brillait et faisait r\u00e9sonner leurs ongles longs, si longs, quand elles jouaient au mah-jong ou \u00e0 la canasta, ou encore serraient les longues, si longues, cigarettes qu&#8217;elles fumaient \u2013 ces vieux hommes et ces vieilles femmes, ceux que je pouvais faire pleurer, avaient certaines autres choses en commun. Tous parlaient avec un accent particulier, un accent qui m&#8217;\u00e9tait familier parce que c&#8217;\u00e9tait celui qui hantait l\u00e9g\u00e8rement, mais de fa\u00e7on perceptible, les propos de mon grand-p\u00e8re : pas trop prononc\u00e9, puisque au moment o\u00f9 j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 assez \u00e2g\u00e9 pour remarquer ce genre de choses, ils avaient v\u00e9cu ici, en Am\u00e9rique, pendant un demi-si\u00e8cle ; mais il y avait encore une rondeur r\u00e9v\u00e9latrice, une affectation dans certains mots avec des r et des l, comme ch\u00e9ri ou fabuleux, une fa\u00e7on de mordre dans le t de mots comme terrible, et de transformer en f le v d&#8217;autres mots comme (un mot que mon grand-p\u00e8re, qui aimait raconter des histoires, utilisait souvent) v\u00e9rit\u00e9. <em>C&#8217;est la f\u00e9rit\u00e9 !<\/em> disait-il. Ces vieux Juifs avaient tendance \u00e0 s&#8217;interrompre souvent les uns les autres au cours de ces r\u00e9unions o\u00f9 eux et nous envahissions la salle de s\u00e9jour mal a\u00e9r\u00e9e de l&#8217;un d&#8217;eux, \u00e0 couper la parole \u00e0 celui qui racontait une histoire pour apporter une correction ou pour rappeler ce qui s&#8217;\u00e9tait vraiment pass\u00e9 au cours de cette p\u00e9riode <em>fabullleuse<\/em> ou (plus probablement)<em> t-errible, ch\u00e9rrri, j&#8217;y atais, je m&#8217;a souviens, et je te la dis, c&#8217;est la f\u00e9rit\u00e9<\/em>\u2026.<\/p>\n<p>Parmi ces gens, il y en avait certains qui pleuraient lorsqu&#8217;ils me voyaient. J&#8217;entrais dans la pi\u00e8ce et ils me regardaient (des femmes, pour la plupart), et elles portaient leurs mains tordues, avec ces bagues et ces n\u0153uds d\u00e9form\u00e9s, gonfl\u00e9s et durs comme ceux d&#8217;un arbre qu&#8217;\u00e9taient leurs phalanges, elles portaient ces mains sur leurs joues dess\u00e9ch\u00e9es et disaient, d&#8217;une voix un peu essouffl\u00e9e et dramatique, <em>Oy, er zett oys zeyer eynlikh tzu Shmiel<\/em> !<\/p>\n<p>Oh, comme il ressemble \u00e0 Shmiel !<\/p>\n<p>Et elles se mettaient \u00e0 pleurer ou \u00e0 pousser des petits cris \u00e9touff\u00e9s, tout en se balan\u00e7ant d&#8217;avant en arri\u00e8re, leurs pulls roses ou leurs coupe-vent tressautant sur leurs \u00e9paules affaiss\u00e9es, et commen\u00e7ait alors une longue rafale de phrases en yiddish dont, \u00e0 cette \u00e9poque, j&#8217;\u00e9tais \u00e9videmment exclu.\n<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/td>\n<td width=\"113\" valign=\"top\">&nbsp;<\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.danielmendelsohn.com\/spacer.png\" width=\"350\" height=\"25\" style=\"margin: 0px;\"\/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; des DISPARUS Jadis, quand j&#8217;avais six ou sept ou huit ans, il m&#8217;arrivait d&#8217;entrer dans une pi\u00e8ce et que certaines personnes se mettent \u00e0 pleurer. 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